lundi 18 mai 2020

Lecture de déconfinement



A quelle échelle organiser le déconfinement ? Au niveau du département, de la région ? Le choix finalement effectué, celui du département, en dit finalement long sur ce que reste l'organisation du pays. Une fois de plus, le département s'ancre dans la tradition française, et il y a fort à parier qu'il en ressortira renforcé dans l'esprit de nos concitoyens. Les identités régionales restent-elles donc une vue de l'esprit ? C'est en tout cas l'occasion d'y réfléchir, à partir d'un ouvrage récent d'Olivier Grenouilleau, Nos petites patries. Identités régionales et Etat central, en France, des origines à nos jours.








Olivier GRENOUILLEAU, Nos petites patries. Identités régionales et Etat central, en France, des origines à nos jours, Collection Bibliothèque des Histoires, Gallimard, Paris 2019, 281 pages.


 


Il est des auteurs que l’on se plaît à retrouver, et plus encore quand ils quittent leurs chasses gardées pour aller braconner ailleurs. Olivier Grenouilleau est de ceux-là. Spécialiste reconnu de la question des traites et de l’esclavage, le voici qui nous offre un livre sur l’histoire du fait régional en France. Il s’explique de ce choix dans son introduction : l’âge avançant, l’historien, et l’homme qui est en lui, se penchent sur leurs racines, en fait sur le rapport qu’ils entretiennent à leur pays. Il a lu, il a dirigé des travaux, et il présente à la fois une synthèse et une série de pistes de réflexion sur cette histoire du fait régional en France.


S’il évoque, pour une comparaison, les structures de la Gaule romaine ou du Moyen-Age, le corps de son ouvrage se rapporte aux trois derniers siècles suivant un plan globalement chronologique. Il présente ainsi la création ou la tentative de création d’identités régionales et les met en regard de l’évolution des structures administratives du pays dans leur dimension territoriale. Que retenir de ce parcours ? D’abord, la dimension identitaire, culturelle, est largement une invention du XIXème siècle. En fait, elle se développe en parallèle du sentiment national, et pas contre lui. C’est l’âge romantique qui amène à une assimilation entre un territoire et sa population, jusqu’à figer le résultat dans les stéréotypes bien connus du Breton dur comme le granit ou du Corse orgueilleux et indolent. Cela se produit sous l’effet d’un double mouvement : celui de groupes plus ou moins soucieux de folklore ou de langues régionales comme les Félibres, et celui de l’Etat qui essaie d’inventorier son territoire et sa population par des agents qui ne cessent de mettre en exergue les particularités de l’espace dont ils ont la charge, le mouvement commençant sous le Premier Empire. Pendant longtemps, cela ne débouche pas sur des tensions politiques car l’attachement à la « petite patrie » est vu comme une propédeutique à l’amour du pays. Ce n’est qu’entre les deux conflits mondiaux que ces deux éléments se perçoivent parfois comme contradictoires, avec par exemple l’apparition d’un parti autonomiste breton. La période de l’Occupation aboutit finalement à discréditer les discours autonomistes, car ceux qui les tiennent finissent, par détestation de la France, par sympathiser avec les nazis quand ils ne prennent pas l’uniforme SS. Le régionalisme culturel renaît pourtant, dans les années 1960-1970, mais cette fois avec des valeurs qui se veulent de gauche, au temps de la décolonisation et de la remise en cause de la France et de son Etat centralisateur.


L’aspect identitaire n’a donc finalement pas été un grand souci pour l’Etat central. Par contre, que de débats a-t-il pu produire pour déterminer la nature, les limites et le degré d’autonomie de ce que l’on appelle aujourd’hui les circonscriptions territoriales ! A lire Grenouilleau, on reste interdit devant l’ancienneté de ces questions et le nombre de « réformes »  qui ont pu leur être consacrées. Fénelon propose dès la fin du XVIIème siècle un système d’assemblées locales pour que le roi soit mieux obéi et perçoive plus facilement les impôts. D’Argenson demande dès 1737 le découpage du pays en territoires égaux qu’il nomme « départements ». Necker crée des assemblées provinciales. Dans une période plus récente, on ne compte pas moins de 24 propositions de régionalisation entre 1886 et 1919. Ces débats et ces propositions semblent traverser toutes les périodes et tous les régimes. Clémentel demande le découpage du pays en une vingtaine de régions en 1917 pour faciliter l’effort de guerre. R. Alibert en prévoit 26  sous le régime de Vichy, moment où apparaît l’expression d’ « aménagement du territoire », tandis que le service chargé de l’étude statistique de la population est dirigé par Jean-François Gravier. Les « régions de programme » sont lancées en 1956, et le cadre reste géographiquement à peu près stable jusqu’à la réforme de 2013. Les pouvoirs, eux, sont considérablement élargis avec la décentralisation. Le moment révolutionnaire passe dès lors pour ce qu’il fut : le temps du seul grand changement possible et réalisé d’un coup. La pérennité de son résultat, les départements, s’explique par leur efficacité dans la gestion du pays, dont tous les régimes en place ont joué, et sans doute aussi dans la satisfaction de toutes les villes et de tous les notables qui y ont vu la confirmation ou l’extension de leur rôle. La période actuelle, quand à elle, pose la question de leur place face à un Etat qui se refuse à être autre chose que défaillant. Les fonctionnements dérogatoires à la règle commune sont de plus en plus nombreux, et on observe une volonté nouvelle d’ancrer l’action régionale dans le culturel, alors qu’elle avait toujours eu une dimension surtout technocratique.


On a donc un ouvrage qui suscite la réflexion, et si l’on peut ne pas être d’accord avec l’auteur, par exemple lorsqu’il considère avec optimisme les identités régionales comme une porte ouverte sur l’avenir (on pourrait tout aussi bien y voir un rétrécissement artificiel des horizons pour satisfaire quelques élus et quelques groupuscules en mal de notoriété), on n’en apprécie pas moins son érudition et sa réflexion régional sur l'objet historique complexe à part entière qu'est le fait régional.

Jean-Philippe Coullomb

samedi 9 mai 2020

Annulations



En cette fin de confinement, l'APHG-LR ne peut qu'annoncer officiellement le report sine die des manifestations prévues d'ici la fin de l'année scolaire, à savoir principalement une soirée Géopolitique au lycée Joffre, ainsi que la visite avec temps convivial de fin d'année scolaire.
"Le Covid m'a tuer", pourrait-on dire. Non, ces actions auront lieu lorsque la situation le permettra.
Bon courage à tous et continuez à prendre soin de vous et de vos proches.

mardi 5 mai 2020

Un travail avec les élèves : les arènes de Nîmes



Notre collègue Dalila Chalabi vient de publier un travail à effectuer avec les élèves, mis en ligne sur le site national de l'APHG.
On le trouvera via le lien ci-dessous :
https://www.aphg.fr/Travailler-sur-l-amphitheatre-de-Nimes-avec-le-site-de-l-INRAP
Bravo à elle !

lundi 27 avril 2020

Lecture de confinement - 3



"Nous sommes en guerre". Bel affrontement, avec une issue victorieuse, on espère de façon définitive, maintenant programmée pour le 11 mai, permettant aux humoristes de suggérer l'introduction d'un nouveau jour férié. Le directeur de la publication et éditorialiste de Charlie Hebdo, Riss, faisait remarquer qu'une crise sanitaire, même majeure, n'est pas une guerre. C'est l'occasion de lire et de réfléchir à ce que l'on a pu définir, derrière Clausewitz, comme la guerre absolue, à partir d'un ouvrage récent de J. Lopez et L. Otkhmezuri.





Jean LOPEZ et Lasha OTKHMEZURI, Barbarossa. 1941, la guerre absolue, Passés Composés, Paris 2019, 957 pages.


 


Voici un ouvrage aussi monumental que son sujet : l’opération Barbarossa, la plus gigantesque offensive militaire de tous les temps, et ses suites directes jusqu’à la fin de l’année 1941. Des sources imprimées à foison, vingt pages de bibliographie, des notes infrapaginales en quantité, un index copieux : avec ce livre, l’histoire militaire change de dimension sans perdre ses qualités intrinsèques que sont la connaissance d’entomologiste des équipements, des armées et de leurs manœuvres. Servi par un style simple et clair, l’ouvrage touche en effet aux dimensions idéologiques, politiques et stratégiques de cet affrontement qui pousse le régime nazi dans une impasse le conduisant à sa fin. L’aspect humain n’est pas négligé. Il apparaît dans des portraits, souvent surprenants et savoureux, des principaux chefs politiques et militaires des deux camps, et dans les témoignages toujours passionnants et parfois poignants qui servent de point d’entrée aux différentes parties de l’ouvrage. On pardonne d’autant plus facilement aux auteurs leurs quelques « What if » plus ou moins intéressants qu’ils apportent un point de vue éclairé sur bien des points ayant nourri des querelles historiques depuis la fin de la guerre.


Commençons par évoquer la genèse de la guerre contre la Russie soviétique dans l’esprit d’Hitler et des dirigeants nazis. Bien éloignée des idées bismarckiennes, elle germe dans l’Allemagne de l’après 14-18, où le souvenir de l’effondrement russe en 1917-18 semble prouver la fragilité de l’adversaire et en même temps la possibilité d’exploiter et de coloniser les terres immenses de l’Est. L’arrivée à Munich de Russes Blancs souvent violemment antisémites et d’Allemands de la Baltique comme Rosenberg conforte cette impression et est certainement à l’origine de la diffusion du mythe  judéo-bolchevique. Hitler, ensuite, ne perd plus jamais de vu l’objectif de la conquête du Lebensraum à l’Est, même s’il se montre parfaitement capable de le placer sous le boisseau pour des raisons tactiques. L’ordre définitif de préparer Barbarossa date du 18 décembre 1940. En face, Staline n’envisage le monde, qu’il connaît peu, que sous l’angle de la lutte entre l’URSS et les régimes capitalistes, et son principal souci est de maintenir la division parmi ces régimes afin d’éviter qu’ils ne s’accordent pour attaquer son pays. A partir de là, lui aussi est prêt à tous les compromis pourvu que l’affrontement ne le concerne pas. Stupéfait et énervé par la rapidité de la défaite française, il pense acheter la paix avec Hitler en lui offrant une aide économique substantielle, dans un appeasement que Chamberlain n’aurait pas renié. Son invraisemblable cécité devant la multiplication des signaux d’alerte ne s’explique que par son refus de simplement envisager une autre option.


Venons-en à l’aspect militaire de la préparation et du déroulement des opérations. Les généraux allemands font preuve jusqu’en décembre 1941 d’un optimisme sans limite nourri par une sous-estimation systématique, et faut-il dire, systémique, de l’URSS. Ils sont persuadés, et Hitler avec eux, que la victoire est possible en une seule campagne. La logistique est notoirement insuffisante, et elle est en thrombose complète à partir du mois de novembre, s’avérant incapable, par exemple, d’acheminer les effets d’hiver qui existaient pourtant. Le mépris professionnel pour l’Armée Rouge, alimenté par les Grandes Purges et par la guerre russo-finlandaise de 1939-40, n’a pas de borne. Chacun d’eux ne voit dans cette opération, et souvent de façon très individualiste, qu’une occasion de briller à peu de frais, à telle enseigne que les plans d’ensemble ne deviennent que des successions de compromis boiteux. En décembre 1941, l’échec de leurs attaques puis la contre-offensive de Joukov devant Moscou provoquent une vraie crise morale chez eux. En face, sûrs de leur propre supériorité et nourris de mythes internationalistes, les Soviétiques multiplient les contre-attaques alors même que leur manque de moyens de communication les rendent inefficaces et coûteuses. Souvent mal placées, leurs troupes sont souvent encerclées et anéanties par les Allemands. A la fin de 1941, leurs pertes sont littéralement démentielles. Pourtant, les stocks énormes accumulés avant guerre permettent de lever et d’équiper constamment de nouvelles unités, sans pratiquement faire appel aux éléments déployés en Sibérie, contrairement à une légende tenace.


Surtout, cette guerre est l’occasion pour les deux régimes de montrer leur nature profonde. Dans le cas de l’URSS stalinienne, on reste sans voix devant ces gens du NKVD qui s’acharnent à poursuivre des complots imaginaires jusque dans Leningrad assiégée, alors même que l’on s’y tue pour un bout de pain. A chaque crise militaire, souvent nourrie par la peur qu’ont les cadres de déplaire, Staline réagit par un surcroît de contrôle policier et idéologique : les peuples suspects sont déportés, des communistes fidèles sont envoyés dans les troupes, les exécutions se multiplient, la coercition se déploie à une échelle inimaginable, jusqu’à déployer des canons pour décourager les soldats soviétiques de reculer. Nullement anticipé, le démontage des usines et leur envoi vers l’Oural se font dans un désordre étonnant. Lopez le résume en une formule : « La guerre ne fut pas la rédemption du stalinisme, mais son exaltation. » En face, le nazisme montre le fond de sa nature et de son projet. L’objectif final d’anéantir l’URSS et de coloniser les immensités qui s’y trouvent ne peut passer que par l’élimination plus ou moins lente des millions de citadins des grandes villes russes. Von Leeb ne prend pas Leningrad, et Hitler ne vise pas Moscou, car il n’a que faire de leurs habitants. Les laisser mourir de faim constitue en soi un objectif politique de la guerre. Les millions de prisonniers sont entassés sans être pratiquement nourris pour la même raison. Personne dans la Wehrmacht ne s’oppose à cela. Au contraire, gavés de la culture militaire germanique extrêmement violente envers les francs-tireurs et la population qui les abrite, les grands chefs allemands approuvent et prêtent la main aux pires atrocités, à l’image de Manstein en Crimée. Persuadés que « les Russes ne sont que des nègres blancs » encadrés par des communistes juifs, ils ne voient dans tout foyer de résistance possible qu’une gêne à détruire. Les premiers ordres purement génocidaires apparaissent ainsi au début août à propos des marais du Pripet, vus comme un foyer possible de guérilla. Ordre est donc donné d’éliminer les hommes juifs et de pousser les femmes et les enfants dans les marais. Trop peu profonds, ils ne s’y noient pas, et il faut donc les abattre avec des armes. Dans la construction du génocide des juifs, Lopez en vient donc à imputer une très lourde part de responsabilité aux militaires allemands, vite relayée et amplifiée par les bourreaux de Himmler. On est loin des mémoires  de ces stars de l’histoire militaire, qui ne sont en fait que des plaidoyers pro-domo faisant mine de se réfugier dans la pure technicité guerrière pour mieux faire oublier leur participation aux horreurs du nazisme.


La guerre absolue est un déchaînement de violence apocalyptique que seule la monstruosité du nazisme pouvait engendrer dans une collision géante avec le totalitarisme soviétique. On l’a compris, c’est vraiment une très belle synthèse que ce livre, susceptible de capter l’attention de publics différents et qui tous progresseront à sa lecture.


Jean-Philippe Coullomb



mardi 14 avril 2020

Lecture de confinement - 2



On dit souvent que les Français ont le culte du Grand Homme, du Sauveur de la Patrie. On peut se demander si ce n'est pas leur propre fantasme que les tenants de cette idée, souvent des politiques eux-mêmes, projettent ainsi sur les citoyens. En fait, ce sont les circonstances, exceptionnelles et terribles, qui font le Grand Homme. C'est ce que montre Julian Jackson dans sa magnifique biographie de De Gaulle.







Julian JACKSON, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Seuil, Paris 2019, 995 pages.


 


Les gros livres sont-ils nécessairement les meilleurs à lire ? En refermant cet ouvrage volumineux, on ne peut qu’être tenté de répondre par l’affirmative. De Gaulle disait, paraît-il, qu’il « n’avait pas la plume facile ». On peut rester surpris par une telle affirmation, tant le personnage est connu pour ses discours, souvent de vrais morceaux de bravoure capables d’enflammer les foules, et pour avoir été un auteur somme toute assez prolifique compte-tenu de ce que furent ses responsabilités. Ce qui est sûr, c’est que Julian Jackson lui rend hommage d’abord par la qualité de son écriture, servie par une très bonne traduction. Son ouvrage se lit d’un trait, et avec le sourire, car l’auteur a le sens de l’ironie et de la formule, comme son héros. A propos de l’occupation de l’Odéon par les étudiants en mai 68, il écrit ainsi qu’ « ayant transformé la politique en théâtre, le régime de De Gaulle se retrouve confronté à un mouvement qui transforme le théâtre en politique ». A cette qualité factuelle, il faut joindre une documentation abondante, avec par exemple pas moins de treize pages de notes sur la bibliographie et des références d’archives multiples dans les notes infrapaginales. Saluons également le travail de l’éditeur, qui se hisse à la hauteur du texte et de son sujet, en fournissant index, cartes et de nombreuses illustrations de qualité.


Suivant un classique plan chronologique, parfaitement adapté à un personnage qui a toujours fait profession de vouloir s’adapter aux circonstances sans perdre son idéal, on voit ainsi se construite touche par touche le portait du grand homme de l’histoire de France du XXème siècle, même si le spécialiste de tel ou tel point trouvera sans doute à redire sur la présentation ou l’interprétation de son domaine de prédilection. Du tout jeune homme qui rêve d’en découdre avec l’ennemi héréditaire jusqu’au chef d’Etat à la fois débonnaire et directif, en passant par l’officier cassant et orgueilleux, et le dirigeant autoproclamé et intraitable de la France libre, quelles constantes peut-on dégager de cette figure si marquante que son nom est probablement le plus utilisé actuellement dans l’odonymie (une commune sur dix a une voie portant son nom) ?


Issu d’un milieu catholique et conservateur, l’homme, cyclothymique sa vie durant, et le couple qu’il forme avec son épouse Yvonne, est d’une austérité légendaire, et reste marqué par le drame d’une enfant handicapée. D’une culture classique, son rapport aux livres est devenu presque difficile à imaginer aujourd’hui, avec la lecture de deux ou trois ouvrages par semaine sa vie durant. Il a appris à être l’homme des médias de son temps, et ce sont largement eux qui l’ont fait. C’est la radio qui fait de lui le personnage incontournable et peu commode avec lequel les Alliés doivent traiter pendant la Seconde Guerre mondiale, car nul autre que lui ne peut prétendre à rallier les Français contre la collaboration. Les Anglais le comprennent vite, même si son intransigeance exaspère de plus en plus Churchill. En 1958, après une première prestation ratée, il fait ce qu’il faut pour dominer l’outil télévisuel : il engage le maquilleur de Brigitte Bardot et un comédien vient lui donner des cours de théâtre. D’une mémoire exceptionnelle, il apprend ses discours et les prononce avec un naturel que son sens de la répartie renforce. Il devient une véritable bête de scène politique, acclamé partout lorsqu’il voyage à l’étranger. En France, ses tournées sont immanquablement marquées par des bains de foule où l’attitude des Français frise la dévotion mystique. Ce n’était pourtant pas gagné, tant l’homme a pu se faire des ennemis par son manque de chaleur et d’attention, quand ce n’était pas par son ironie mordante ou par son mépris affiché. Exécré d’emblée par un Weygand ou un Mitterrand, il a braqué contre lui nombre de gens qui l’avaient aidé ou servi loyalement, de Spears à Pompidou. Aimait-il les hommes ? On peut en douter quand on voit ses relations avec l’armée et les militaires. Recherchant l’efficacité technique, il n’a jamais eu que mépris pour des généraux attachés à leurs postes et à leurs médailles. Quant aux résistants, il s’est servi d’eux pour montrer qu’il représentait la France combattante, avant de les renvoyer dans leurs foyers le plus vite possible une fois l’Etat républicain restauré. De façon significative, il cite dans ses Mémoires de guerre 67 fois Leclerc, 41 fois Juin, mais dix fois chacun Frenay et d’Astier de la Vigerie.


C’est que vénérant par-dessus tout l’Etat et la nation, et estimant incarner une continuité morale du pays, il n’a pour le reste fait que composer avec des réalités dont il savait qu’elles étaient changeantes et qu’elles nécessitaient bien des adaptations. Jamais doctrinaire et redoutable tacticien politique, il a pu dire tout et son contraire aux uns et aux autres sans sourciller. Sa gestion de la question algérienne n’en est que l’exemple le plus parlant, et cela explique la diversité des opinions et des interprétations sur son action. Nourri des traces du passé, dont fait partie son anglophobie, il s’est avéré souvent être un visionnaire hors du commun, préparant pour le mieux la place de la France dans l’avenir alors qu’il était sans moyen concret pour y arriver. A ce titre, il a marqué très profondément son époque et les Français, et sa stature intimidante, sinon écrasante, reste un modèle que ses successeurs ont tous espéré égaler sans jamais y parvenir, peut-être parce qu’il leur a légué un pays davantage réconcilié avec lui-même que cela n’avait jamais été le cas.


Arrivé au bout de ce livre, on ne peut que conclure que lorsqu’un bon sujet rencontre un bon auteur, la lecture redevient ce qu’elle ne devrait jamais cesser d’être, un bonheur.


Jean-Philippe Coullomb

jeudi 9 avril 2020

Vidéos des cafés-Histoire



Les vidéos des deux cafés-Histoire sont semble-t-il très demandées. Voici donc à nouveau les liens pour que tout un chacun puisse y avoir accès. Un grand merci encore à Stéphane Dupont, qui s'en est occupé fort efficacement !


Pour celle sur BD et Histoire :
https://drive.google.com/file/d/1NozBXWbQjIhPQmKIcXHRK8hjTB1jL6uS/view
Pour celle sur les usages du manuel scolaire en HG :
https://drive.google.com/file/d/1_kKEpfMzhmgesxN891O1N12HG6ZXuVIF/view


En souhaitant un confinement le moins désagréable possible à tout un chacun !

samedi 4 avril 2020

LECTURE DE CONFINEMENT - 1



En ces temps de confinement, le Français moyen n'a pas manqué de remarquer la programmation assez particulière du service public à la télévision. La période semble propice à une énième rediffusion de toutes les grosses farces, et en particulier celles se situant sous l'Occupation, depuis La Grande vadrouille jusqu'à Papy fait de la Résistance. Le président de la République a dit, quant à lui, qu'il faut profiter de cette étrange période pour lire. C'est l'occasion de redécouvrir un de ces livres, acheté il y a quelques années et oublié depuis sur un rayon de bibliothèque, dont on se dit qu'on le lira un jour, quand on n'aura rien de plus urgent à faire. Entre deux activités pour assurer notre si belle "continuité pédagogique", nous y sommes. Là, on se dit qu'au moins, on va sourire.




Rudolph HERZOG (trad. par R. Darquenne), Rire et résistance, humour sous le IIIème Reich, Michalon 2013 pour la traduction française, 300 pages.


 



Et bien, une fois lecture faite, amateurs d’histoires drôles, passez votre chemin ! Ce livre à l’écriture lourde et au ton le plus souvent moralisateur ne prête en effet guère à la gaudriole, malgré une couverture qui semble prometteuse (un chimpanzé portant un brassard à croix gammée faisant le salut nazi), sans que l’on sache s’il faille incriminer l’auteur ou le traducteur (peut-être les deux ?). Les références aux comiques allemands des années 1920 tomberont certainement à plat devant la plupart des lecteurs.
  L’intention de l’auteur se comprend en fait surtout dans une perspective allemande : il s’agit pour lui de montrer l’inanité de la formule, souvent employée après 1945, disant que les blagues valaient à ceux qui les répétaient brevet de résistance ou en tout cas de refus de l’ordre nazi. Il montre ainsi que beaucoup de blagues sur les dirigeants nazis, comme celles sur le goût des décorations de Goering, reprenaient celles qui avaient cours auparavant, par exemple sur Hindenburg, et n’étaient en fait pas sanctionnées car jugées peu dangereuses pour le régime. Au contraire, en insistant sur les défauts humains des dirigeants, elles contribuaient à leur normalisation et par extension à celle de tout le nazisme. L’humour fut ainsi globalement fort peu réprimé, à la différence de certains humoristes, surtout les juifs. L’auteur note aussi des variations dans le temps assez notables : à la relative tolérance des débuts succéda une période où l’expression devint plus difficile. La plupart des rares cas d’exécutions eurent ainsi surtout lieu dans la deuxième moitié de la guerre, à un moment où la moindre déviance était férocement combattue. Mais même dans ce cas, l’humour ne fut le plus souvent que le prétexte d’une condamnation à mort déjà prévisible pour l’accusé du fait de ses caractéristiques sociales. A l’inverse, bien des blagues prenaient pour cible les adversaires de l’Allemagne, comme la SDN. En fin de guerre, on assista au développement d’un humour noir et désabusé tant la défaite devenait une évidence. Dans ce contexte, la résistance par l’humour vint surtout de l’étranger, avec les films de Lubitsch ou de Chaplin.
Au final, le livre dépeint les Allemands comme un peuple de suiveurs, à la fois goguenards et résignés, et finalement toujours dociles. C'est curieux, on aurait pu avoir l'impression que ces qualificatifs convenaient d'abord aux Français...


 


Jean-Philippe Coullomb